Le projet de réhabilitation du premier étage de l’écomusée

et de son extension dans l’usine vu sous son angle culturel et social (V1.0)

nom de projet proposé:

pôle du moulinz’arts

J’ai pour cette présentation de projet de réhabilitation de l’usine du moulinage de Chirols, extrapolé au sens général et à travers l’exemple d’autres projets du même type, ce que celui-ci peut apporter à notre commune sur le plan social et culturel. D’autres l’ont fait avant nous avec les mêmes contraintes économiques, et ils ont réussi…

Les friches industrielles, privées ou publiques désaffectées – symboles de désindustrialisation, de mutations économiques (fermetures d’entreprises), de déshérence – portent la trace d’une mémoire passée. Elles riment souvent avec quartiers défigurés, populations frustrées et désemparées. Laissées en l’état, elles affichent un abandon moral mais que l’on relève aussi à travers des signes visuels (vandalisme, pillage, vitres brisées, tags, façades noircies, herbes folles…), auditifs (l’absence de vie se révèle à travers le silence ambiant) voire olfactifs (odeurs). Certaines friches sont requalifiées dans une perspective de développement économique (démolition, dépollution, remise en état) voire réhabilitées dans une optique culturelle ou de loisirs. Chargées d’une valeur patrimoniale, quelques friches sont classées et transformées en musées, ce que la commune de Chirols a déjà entrepris. D’autres encore trouvent des occupations imprévues (légales ou illégales) dans l’ouverture de nouveaux territoires dédiés à l’art.

Exemple d’appropriation des espaces en friche

Trans Europe Halles,

Ce mouvement d’appropriation spontané est apparu en Europe dans les années 70 et en France, 10 ans plus tard. Il s’intéresse à des espaces oubliés, presque en dehors du temps et souvent loin des enjeux socio-économiques. Il revendique une singularité hors norme, en marge des politiques culturelles plus ou moins présentes sur les territoires nationaux ou de politique de décentralisation à la Française. Ces lieux décalés n’ont cessé de fleurir, nouvelle génération de lieux culturels hors des schémas institutionnels, tous engagés dans une lutte pour subsister. Parmi ces lieux, on peut citer la création de la Friche “La Belle de Mai” à Marseille en 1990, ancienne manufacture de tabac. En 1999 : “La Caserne”, bâtiments militaires à Pontoise. En 2004 : “mes silos du port” à Marseille,

Marie Vanhamme, Arts en friche : réhabilitations d’usines désaffectées en fabriques d’imaginaires,

Les occupations de friches correspondent à un manque cruel d’infrastructures culturelles, à un besoin de larges espaces pour appréhender l’art autrement. Manque d’espaces de travail, de salles de répétition, de lieux de stockage, de temps pour la création, désir de dépassement, de concrétisation d’un projet, de socialisation de l’œuvre, d’une autre urbanité.

A la base de ces aventures, la rencontre entre un groupe d’individus, en mal d’espaces d’expression artistique, de studios ou d’ateliers à loyers modérés ainsi que d’un lieu d’échanges entre créateurs, avec les décideurs élus de la commune de résidence . Ces collectifs d’artistes vont unifier leur action autour d’une association (ex : le trans express à Crest et Eure dans la Drôme), Les lieux culturels alternatifs peuvent naître, parfois, sans décision des élus ou des propriétaires des locaux abandonnés, également de la rencontre entre artistes et acteurs culturels ou être à l’initiative d’associations, à la recherche de lieux uniques d’expérimentation et de création. Ces locaux en friche seront dans un premier temps dépoussiérés, déblayés, aménagés, mis aux normes de sécurité, souvent avec les moyens du bord. Puis petit à petit, d’autres artisans, plasticiens, musiciens, troupes viendront rejoindre ces lieux, souvent vétustes, qui dégagent une énergie particulière, une inspiration féconde. En étudiant la naissance de ces friches artistiques, nous nous apercevons qu’elles prennent racine dans l’histoire locale, qu’elles sont souvent le produit de circonstances contextuelles mais toujours à l’initiative de quelques précurseurs-visionnaires. Implantées dans le tissu local, elles aboutiront à des résidences d’artistes ou des ateliers artistiques éphémères.

Les initiatives municipales ne sont en général pas en reste dans ce domaine. Moi, qui suis du nord, connais entre autre “les Maisons Folie”, reconversion de trois anciennes friches industrielles (respectivement filature, halles de stockage, malterie) en centres culturels actifs. Face au mouvement de contre-culture qui a participé à la réhabilitation des friches dans les années 70, émergent en relation avec ces « contre-espaces », des espaces institués, d’ initiatives territoriales. Le porteur de projet ou le gestionnaire de la friche, quel que soit le nom qu’on lui donne, sera donc artiste, opérateur ou collectivité locale. L’essentiel est qu’il maintienne une « exigence démocratique sur ce lieu.

La mise à disposition de locaux dans le cadre d’une location gratuite de 2 ans, de ces lieux chargés d’une histoire ne deviendra pas aussi facilement lieu de fabrique pour les artistes. L’architecture brute, les espaces désertés, disponibles sont à apprivoiser. Les artistes doivent s’y adapter, se battre avec les éléments (courant d’air, froid, chaleur, saleté, matériaux). Cette relation de proximité avec l’espace est très présente, quasi-quotidienne, source de sensations physiques élémentaires mais aussi d’impressions rares (de lumière, d’ambiance sonore, d’atmosphère…). En un mot, l’artiste vivra des petits et grands moments dans la friche de l’usine de Pont de Veyrières !

Dans le projet tel qu’il est imaginé aujourd’hui, il faut intégrer une progressivité douce de l’espace, librement, autrement. Un « lieu où la place du public, de la scène, les entrées et sorties des artistes sont modifiables, où la lumière naturelle peut surgir, comme dans une cathédrale ». L’architecture des lieux telle qu’elle s’offre à nous, permet une liberté totale à la recherche, à la création, parce qu’elle peut être modifiable, adaptable selon les projets artistiques. Elle ne sera jamais figée. « Notre » friche est « une page blanche ». Un territoire singulier de tous les possibles.

Un processus de création

Dans ces territoires en décalage, conséquence directe de la mondialisation et des dérèglements économiques, appelés « lieux alternatifs », « lieux intermédiaires », « lieux de fabrique », « laboratoires de création », la relation au temps de production, de création est différente de celle qu’induit une commande institutionnelle comportant un cahier des charges. Il va de soi que le temps social n’a rien à voir avec le temps artistique. Dans cette atmosphère particulière aux friches, les artistes sont souvent libérés de toutes contraintes.

L’imagination, c’est pouvoir choisir la forme d’un travail artisanal, d’une œuvre avec un minimum de contraintes spatiales, sonores ou de volume. La friche serait ouverte à toutes les formes de production, d’expérimentation créative. A la base, souvent des intuitions, des envies avec toujours une partie d’incertitude quant à la réalisation matérielle du projet et à sa diffusion. Le lieu s’accorde avec des pratiques multiples, apporte une inspiration particulière.

Dans l’enceinte de l’usine en friche de Chirols, les mondes de l’art généralement séparés pourront se côtoyer: arts visuels (audiovisuel, photos…), arts plastiques (sculpture, peinture…), spectacle vivant (concerts, théâtre, cirque, danse, marionnettes…), musique et multimédia, artisanat d’art (chapeaux, mosaïque, instruments de musique). Le choix de la friche permettrait la création dans un même lieu d’espaces de rencontre et d’échange (café, , locaux associatifs), de création (salles de répétition, ateliers d'artistes) et de diffusion (salles de spectacles, d'exposition, de projection). Les friches artistiques développent en général les valeurs de tolérance et de solidarité, privilégient le collectif, le rapprochement de toutes les disciplines. Ce décloisonnement se traduit par une coopération interdisciplinaire, une mutualisation des compétences. L’entraide, la débrouille, la collaboration, les moyens mis en commun donnent du sens à la vie collective. « Les coopérations artistiques apparaissent, disparaissent, se croisent continuellement sur le site, à l’occasion d’un projet, d’un événement »

Chirols offre dans sa démarche socio-économique actuelle une originalité que l’on retrouverait en tous points dans le projet de friche. Le sentiment d’appartenance à une entité collective favorise la communication entre résidents et est à la base des partenariats et des coopérations qui s’y nouent. Je prendrai l’exemple, parmi d’autres, d’une structure spécialisée dans la musique numérique, Son-Art-Lab. Cette dernière a installé son studio de création sonore à l’Antre-Peaux et le met à disposition d’autres artistes en résidence, tout en s’immergeant dans les activités de la friche ». Il existe un véritable attachement à l’ambiance, au lieu. Les sentiments qui l’habitent sont souvent chargés de passion, de loyauté, d’affection.

Le projet « pôle du moulinz’arts » , c’est à la fois le croisement d’identités artistiques multiples, de processus de création et d’alternatives dans le champ social et culturel.

Le pôle du moulinz’arts a vocation à transformer l’environnement des chirolains, à créer une dynamique culturelle de proximité, destinée à se rapprocher des « populations » pour bien marquer leur engagement dans la vie de notre petite commune. Cet engagement, nous le résumerons sous les termes de « culture participative », de « culture du lien social ». La ligne directrice affichée par certaines friches artistiques reprend cet engagement. Ainsi, “Wuk”, ancienne usine de locomotives à Vienne, se définit comme un « espace culturel ouvert, espace permettant l’échange vécu entre art, politique et social » Les pratiques artistiques sont au cœur de la rencontre entre la friche et les acteurs sociaux. Dans tous les cas, l’objectif est de faire de la friche un lieu d’exercice et d’initiation artistique, de cultiver la culture vivante sous toutes ses formes, de lutter contre l’inégalité de traitement des citoyens face à la culture. Il s’agit d’inscrire la culture dans le quotidien et les préoccupations des populations en proposant une sensibilisation à l’art, une circulation des hommes et des idées, des déambulations dans un lieu qui est patrimoine local.

Pour conclure

Je pense que le projet du pôle du moulinz’arts destiné aux artisans et artistes se double d’un projet social. Ce projet culturel se fonde sur des logiques d’échange, de transmission et de mobilisation des populations, initie une recherche sur les nouvelles formes de rapport à l’œuvre artistique. Site ouvert sur l’extérieur, ces lieux décalés, d’exploration artistique et de médiation culturelle, n’en demeurent pas moins liés à la décision politique, donc à notre décision d’élu. Son point de départ lié à la situation d’équilibre fragile ou précaire n’échappera pas aux aléas financiers, enjeux fonciers, aux cahiers des charges et à la réglementation en vigueur. Il n’en demeure pas moins que cette friche économique et artistique façonnera une nouvelle économie culturelle, un « tiers-espace » et sera une chance pour la culture en devenir de Chirols, aussi par son caractère novateur et expérimental, ludique et convivial.

Thierry DUFAU